Dis papa, c’est quoi le P2P ?

Voilà une question qu’auraient dû se poser quelques-uns (enfin, modulo le « papa ») avant de voter une certaine loi. En effet, la tristement célèbre Hadopi ne sévit que contre les « téléchargements sur des réseaux P2P ».
À l’époque des pseudo-débats sur la Hadopi, un journaliste s’était amusé à demander à des députés ce qu’ils considéraient être le « pire » : le P2P ou BitTorrent ? Les réponses se classaient dans 3 catégories : 1) « heu, le P2P ! », 2) « heu, le BitTorrent ! », 3) « je ne pourrais pas dire »/ »je connais pas la différence ». Et là, le geek rigolât jaune, car BitTorrent est un protocole P2P parmi d’autres. Conclusion, les 3 catégories révèlaient la même chose : les députés ne savaient même pas ce qu’était la chose sur laquelle ils légiféraient, et que pour la grande majorité d’entre eux, la chose qu’ils critiquaient fermement.

Alors papa, c’est quoi le P2P ?

Le P2P est l’acronyme de Peer to peer, qui se traduit en français par Pair à Pair. C’est juste un « concept », un modèle de réseau informatique. Pour le présenter, je vais commencer par parler un des concepts les plus basiques de réseau informatique : le modèle client-serveur.
Dans ce modèle, tout ordinateur est ou bien un client, ou bien un serveur. Le serveur reçoit des requêtes, et y répond en envoyant les données demandées dans celle-ci. Les clients, eux, se connectent aux serveurs pour leur envoyer des requêtes. Exemple classique : un site web. Les pages composant le site sont stockées sur un serveur. Les clients – les gens navigant sur le web et voulant accéder au site – envoient donc des requêtes au serveur pour récupérer ces pages. Ce modèle est extrêmement centralisé : si le serveur est indisponible, plus rien ne marche. C’est donc très vulnérable aux attaques – informatiques, légales, ou autre -, aux pannes, etc.

Dans le modèle du Pair à Pair, chaque client est également un serveur. Cela veut dire que chaque ordinateur faisant partie du réseau peut demander des données, et en envoyer. Il existe plusieurs variantes de cette idée ; les différences sont généralement sur le niveau de décentralisation du réseau. À quel point les clients font-ils le travail de serveurs, en gros. Prenons quelques exemples.
Napster est l’ancêtre des réseaux de téléchargement en P2P. Sur Napster, les ressources – des morceaux de musiques, disons – étaient stockées sur les ordinateurs des utilisateurs. Mais tout le reste était fait par des serveurs « classiques », c’est-à-dire pas clients. Le reste, c’est la recherche des sources et des « pairs ». Autrement dit, un client demandait à un serveur « qui a telle musique ? », le serveur cherchait et répondait, et mettait le client demandeur et un client possédant cette chanson en liaison. La transmission de la chanson se faisait par les deux clients sans intervention du serveur (je crois).
Plus récent : eDonkey. C’est le nom d’un protocole P2P et du premier logiciel l’ayant utilisé. On connaît plus un autre logiciel utilisant ce protocole : eMule. eDonkey décentralise les ressources (les fichiers), et « semi-décentralise » la recherche de ces ressources. Les clients se connectent à un serveur, et ce serveur met les différents clients en liaison quand l’un d’entre eux cherche un fichier. Mieux, les serveurs se passaient les requêtes de recherche entre eux, pour qu’un client connecté à un serveur puisse trouver des fichiers possédés par un client connecté à un autre serveur. eDonkey avait également quelques améliorations par rapport à Napster, comme le fait de pouvoir télécharger les fichiers par « bouts », permettant de télécharger un même fichier depuis plusieurs sources.
BitTorrent, enfin, est beaucoup plus décentralisé. Sans rentrer dans les détails, tout est décentralisé. Chaque client peut générer un fichier nomDeFichier.torrent, décrivant le fichier correspondant et comment contacter l’ordinateur qui a créé le torrent. Ce dernier, de son côté, garde une liste de qui a téléchargé le fichier (ou au moins, des parties du fichier), et quand des clients le contactent pour télécharger le fichier, il leur dit à quels pairs demander. L’idée de BitTorrent est de décentraliser un maximum toutes les fonctions du réseau : recherches des ressources, des pairs, transfert des données…

Tout d’abord, qu’on soit clair. Le Peer to Peer n’est qu’un concept, et les protocoles cités en exemple ne sont – comme je l’ai dit – que des protocoles. Ils ne sont pas illégaux en soi, seule l’utilisation qui en est faite peut l’être. On peut utiliser BitTorrent pour télécharger un film, certes, mais de grandes entreprises l’utilisent aussi pour que tous les serveurs téléchargent leurs mises à jour automatiquement ! Des scientifiques s’en servent aussi pour communiquer leurs données, etc. C’est pour ça qu’il est ridicule de dire que « le P2P, c’est mal », et même que le « BitTorrent nuit à l’économie ». Ce n’est pas parce que des francophones extrémistes disent des choses racistes que la langue française est mauvaise.

Maintenant que c’est dit, je peux conclure 🙂 Les différents protocoles P2P évoluent globalement dans la même direction : toujours plus décentralisé. Pourquoi ? Parce que plus une chose est décentralisée, meilleure elle est. Déjà, dans l’idée, Internet est décentralisé ; faire quelque chose de décentralisé est donc plus dans « la philosophie » d’Internet. Ensuite, ça améliore les performances, la résistance aux pannes, aux attaques informatiques, aux tentatives de censure… S’il n’y a personne de précis sur qui taper, le réseau sera très difficile à faire tomber. C’est une bonne chose pour ceux qui l’utilisent de façon illégale, comme pour les autres. La technologie ne fait pas de telle distinction.
D’autres directions sont également envisagées par certains : des réseaux anonymes, des réseaux chiffrés (on dit « chiffré », en français, pas « crypté » !)… Là encore, les usages varient : pour certains, c’est « si c’est chiffré, Hadopi ne peut pas savoir que c’est illégal, donc je peux télécharger du Britney Spears sans risque ! » ; pour d’autres, c’est « si c’est chiffré, le régime ne peut pas savoir que c’est un document qui parle des exactions du gouvernement, que je suis en train d’envoyer à un journaliste occidental ! ».
Enfin, il existe des alternatives au P2P, que ce soit pour le téléchargement illégal ou pas. Le téléchargement direct (un serveur envoie à un client), le streaming (lecture d’un fichier en temps réel, au fur et à mesure qu’il se télécharge)… De même, de nouveaux usages du P2P apparaissent : certains développement ainsi du streaming en peer to peer, voire même un DNS peer to peer ! (rappel : le DNS est le système qui fait la correspondance entre le nom d’un site, genre http://www.google.fr, et son adresse IP, comme 74.125.227.52 ; adresse permettant de joindre le site. Essayez vous-mêmes : http://74.125.227.52/)

Voilà. J’espère que j’ai été un minimum clair, et que vous aurez compris la morale de l’histoire : le P2P n’est qu’un principe, une façon d’organiser un réseau. Ce n’est donc ni bien, ni mal. De même, les protocoles mis en oeuvre sur ce principe, de même que les logiciels mis en oeuvre pour utiliser ces protocoles, ne sont ni bons ni mauvais. Seuls les usages le sont. Néanmoins, le Peer to Peer a le mérite de respecter la même philosophie de décentralisation et de partage qu’Internet, contrairement à ses « concurrents ». Il répartit mieux la charge sur le réseau, créé moins de dissymétrie dans les échanges, et résiste mieux à tout plein de mauvaises choses. Dernière morale : la plupart de nos députés, qui tapaient sur le P2P, ne sont que des godillots obéissant à leur chef de parti sans réfléchir et sans chercher à savoir ce qu’ils font 🙂 Rassurant, hein !

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