Petit résumé des événements ayant lieu en Libye [MàJ le 14 mars]

MàJ le 18 mars :
Hier, l’ONU a adopté une résolution d’intervention en Libye. Poussée par la France, la Grande-Bretagne et les USA (qui étaient plus timorés avant mais ont changé d’avis, la raison peut-être ici), la résolution permet d’aller plus loin que la simple « zone d’exclusion aérienne ». En effet, elle permet aux forces des pays volontaires de « prendre toutes les mesures pour protéger les civils ». Autrement dit, ils peuvent attaquer activement les forces loyalistes si ces dernières sont aggressives envers les insurgés. Seule contrainte : il ne peut pas y avoir d’invasion au sol ; seules les frappes aériennes sont autorisées par la résolution de l’ONU.
Cette dernière a été votée hier soir avec les résultats suivants : 10 pour (je n’ai pas la liste), 0 contre, 5 abstentions : Russie, Chine, Brésil, Inde et Allemagne. La Russie et la Chine menaçaient auparavant de mettre leur véto sur l’intervention armée, mais les négocations (dont la teneur ne sera sûrement jamais révélée) leur ont fait changer d’avis, visiblement.
Enfin bref, maintenant, les insurgés sont barricadés à Benghazi, leur dernière ville, a priori sous protection des aviations françaises, anglaises, américaines, et bientôt belges, canadiennes… Reste à voir ce qui va se passer maintenant.
MàJ le 14 mars :
Depuis que j’ai écrit l’article, les forces de Kadhafi ont repris l’avantage sur les insurgés. Aujourd’hui, ils gagnent du terrain et progressent vers l’est du pays, la première région passée sous contrôle de l’insurrection. Pendant ce temps, la communauté internationale continue de discuter, et le drame japonais a détourné l’attention de beaucoup de gens…

Article original :
Je dis « petit », mais je sais bien que ce billet sera un roman, comme tous les autres. Surtout qu’il a des choses à raconter sur ce qui se passe en Libye ! Toutes les sources pour ce que je raconte sont indiquées en fin de billet.

Le contexte

Comme d’habitude, commençons par le contexte. Mouammar Kadhafi est au pouvoir depuis 41 ans, ce qui en fait le dictateur arabe ayant le pouvoir depuis le plus longtemps. Pour la petite histoire, la Libye est une ancienne colonie italienne, qui prend son indépendance en 1951, devenant une monarchie. Cette monarchie est ensuite renversée en 1969 par Kadhafi. Comme tout dictateur qui se respecte, Kadhafi a mis des membres de sa famille ou au moins de sa tribu à tous les postes clefs du gouvernement et de l’armée. Cette dernière est divisée en deux parties, car Kadhafi s’en méfie (elle est à l’origine de tentatives de coups d’états) : sept « brigades d’élite » bien équipées et payées, commandées par la famille ou la tribu de Kadhafi, et le reste, sous entraînée et sous-équipée. De plus, comme toute bonne dictature, la corruption est importante. La Libye ayant longtemps eu une grande nativité, la part des moins de 25 ans et de presque 50% ! « Naturellement », le taux de chômage est très élevé, mais le taux d’alphabétisation est élevé (~ 85%).
Les premières manifestations ont lieu le 13 janvier, alors que la révolution tunisienne est encore en cours. Le pouvoir prend alors quelques mesures préventives, comme l’interdiction des rassemblements ou quelques mesures sociales. Puis, le 24 janvier, il bloque l’accès à YouTube et le 27, annonce la création d’un fond de 24 milliards de dollars pour fournir des logements et développer le pays. Kadhafi fait cela pour éviter l’effet domino : Ben Ali est tombé le 14 janvier, et les manifestations en Égypte on commencé le 25. Voilà pour le contexte.

L’insurrection

Le « vrai » soulèvement commence le soir du 15 février, dans la ville de Benghazi. Une manifestation, protestant contre la détention d’un avocat activiste des droits de l’homme, est durement réprimée par la police. Le lendemain, les manifestants sont attaqués par la milice défendant le pouvoir, armée de bâtons cloutés et de sabres. Des prisonniers sont même payés pour réprimer les manifestants. D’autres manifestations apparaissent dans l’ouest du pays, particulièrement dans la ville de Zenten.
Le 17 février, les manifestations s’intensifient. L’armée tue plusieurs personnes dans ces villes, tandis qu’une brigade de l’armée, envoyée pour reprendre Zenten, se heurte aux manifestants. Les manifestations se transforment peu à peu en insurrection : les villes de Benghazi et d’El Beïda passent sous le contrôle des manifestants. Des soldats et des policiers rejoignent les manifestants. En même temps, des mercenaires africains sont embauchés par le gouvernement pour réprimer les manifestations. Par « réprimer », j’entends évidemment tirer à balles réelles sur les révoltés. Le 19 février, on décompte une cinquantaine de morts à Benghazi.
Internet est coupé dans la nuit du 18 au 19 février, puis de nouveau la nuit suivante. Le 20 février, la tribu Warfala – forte d’un million de personnes – et deux tribus touaregs se rallient à l’insurrection, tandis que des personnalités démissionnent pour rejoindre la révolution. Parmi ces gens, des diplomates, ambassadeurs ou représentants de la Libye. Dans des discours télévisés, Kadhafi ou ses fils accusent les manifestants d’être drogués, et annoncent leur intention de réprimer les manifestations. Le parlement est incendié, et les révoltes atteignent Tripoli le 21 février. C’est également ce jour là que deux Mirage de l’armée libyenne se posent à Malte, leurs pilotes ayant refusé de bombarder les manifestants et demandant l’asile politique.
À partir de là, c’est plus ou moins le chaos. D’un côté, Kadhafi continue dans ses discours à mélanger promesses de réformes et de changement, et menaces de mort pour les rebelles. La partie de l’armée toujours loyale à Kadhafi et des mercenaires africains continuent de combattre les insurgés. De l’autre côté, des personnalités importantes du régime rejoignent la révolution petit à petit. Le 22 février par exemple, c’est le ministre de l’intérieur qui démissionne et appelle l’armée à rejoindre l’insurrection. Des brigades entières de l’armée rallient les insurgés.
Globalement, l’est du pays est sous contrôle des insurgés. Certaines villes, comme Tobrouk, ont même commencé à nettoyer les rues des débris. Ces villes libérées sont administrées par leurs habitants. Partout dans le pays, les villes passent une par une sous le contrôle des insurgés. Des combattants pro-Kadhafi sont retranchés dans Tripoli, la capitale, et tiennent encore une bonne partie de sa région. Le 27 février, le Conseil national de transition est créé ; il s’autoproclame « seul représentant » du pays le 5 mars, tandis que des manifestants continuent leur marche vers Tripoli. C’est globalement la situation aujourd’hui. Des unités commandées par la famille ou la tribu de Kadhafi ainsi que des mercenaires continuent de bombarder les villes tenues par les manifestants et de se battre dans les rues.

Conséquences et réactions

Bien, donc maintenant parlons un peu des conséquences de l’insurrection, et des réactions de la communauté internationale, et particulièrement de notre douce France.
Première conséquence : la production de pétrole libyenne a chuté de moitié voire de trois quarts selon les estimations. Du coup, le prix du baril grimpe. Concrètement, ça me coûte ici 6 à 8 dollars de plus de faire le plein. Je pense que j’y survivrai, personnellement – contrairement à des centaines de libyens. Il s’agit néanmoins d’une des principales motivations des pays occidentaux pour se bouger le cul.
L’autre motivation, c’est l’immigration. Le ministre des affaires étrangères italiens a déclaré que « lorsque le régime libyen tombera, une vague de 200 000 à 300 000 immigrés » arrivera en Europe. Ils sont gentils les libyens, mais déjà qu’ils nous font payer notre plein plus cher, si en plus il viennent squatter chez nous après, ça va pas le faire.

Passons aux réactions elles-mêmes. En Europe, on a fait ce qu’on sait faire : on a dit que c’était pas bien. Le point culminant de cette campagne de « Kadhafi n’est pas gentil », c’est Nicolas Sarkozy qui appelle Kadhafi à partir, le 25 février. Pour rappel, le 25 février, les morts se comptent déjà par centaines et des avions bombardent les manifestants, pendant que des mercenaires leur tirent dessus. Faire un joli discours pour exprimer son effroi paraît à certains être une réponse adaptée. Aux USA, on ne fait guère mieux, Obama n’ayant ses premiers mots sur la Libye que le 23 février.
Ça se réveille un peu vers le 25 février. La France propose le 23 l’adoption de « sanctions concrètes ». Les États-Unis gèlent les avoirs de Kadhafi et de sa famille aux US. L’Autriche, la Grande-Bretagne et l’Espagne font la même chose les jours suivants. L’ONU commence à parler de sanctions le 26.
Les US déploient une partie de leur Marine dans la méditerranée, tandis qu’une « zone d’exclusion aérienne » est à l’étude avec la Grande-Bretagne et la France. Ça veut dire que ces 3 pays interdiraient à tout avion de voler au dessus de la Libye, ce qui empêcherait l’armée libyenne de bombarder son peuple. Mais bon, ce n’est encore qu’à l’étude, et la France estime que ça ne peut être appliqué qu’après un vote du conseil de sécurité, car c’est équivalent à une déclaration de guerre. J’imagine qu’à leurs yeux, il faut attendre une raison valable, par exemple si le prix du pétrole continue de monter.

L’embarras

La chute de Kadhafi dérange beaucoup en Europe. Pour la petite histoire, Kadhafi a été impliqué directement dans de nombreux attentats. Les deux plus sanglants sont ceux de Lockerbie – explosion en vol d’un avion de la PanAm, tuant 270 personnes – et celui du vol 772 de la compagnie française UTA, qui s’écrase dans le désert nigérien, tuant 170 personnes. Ces deux attentats ont lieu en 1988 et 1989, en représailles à une intervention de la France et des USA ayant contré des plans libyens d’invasion du Tchad. Ils entraînent des sanctions contre la Libye. Pour retrouver une place à l’international, Kadhafi va reconnaître la « responsabilité de ses officiers » dans l’attenat de Lockerbie et payer une indemnisation aux familles des victimes, ce qui entraîne la levée des sanctions, en 2003. Mais le vrai retour de Kadhafi sur la scène internationale, c’est notre Nicolas Sarkozy national qui lui offre, en 2007, et en grandes pompes s’il vous plaît. À cette occasion, quoi de mieux à faire… que de lui vendre des armes ? Tout plein. Ainsi, nos exportations d’armes pour la Libye nous rapportent plus de 30 millions d’euros en 2009, et pour la même année les commandes libyennes s’élevèrent à 19 millions. À côté de ça, on a aussi des « accords » sur l’immigration, toujours elle, et le terrorisme. Ces accords sont des échanges de bons procédés, formation de la police libyenne par des français, vente de matériel de surveillance d’Internet en échange d’informations, etc… Bref, on a fait tout plein de business avec Kadhafi. Lockerbie et le vol 772, c’était il y a longtemps, et puis bon, « business is business ». Au passage, les photos de la visite de Kadhafi à Paris en 2007 ont toutes été discrètement retirées du site de l’Élysée (mais pas de bol, certains petits malins l’ont remarqué et les ont retrouvées. Internet n’oublie pas.)
Mais soyons honnêtes, y a pas que la France qui ait fricoté joyeusement avec le Kadhafi. Nos voisins italiens sont de grands partenaires de la Libye ; une bonne partie de leur approvisionnement énergétique (pétrole, tout ça) vient de Libye, et ils ont également une forte « coopération » en ce qui concerne l’immigration. Berlusconi est allé jusqu’à appeler Kadhafi « un ami ».
Toutes ces choses là remontent un peu – étonnamment peu, d’ailleurs – avec la chute du régime libyen, et ça fait tâche. Voilà ce qui a pas mal ralenti nos dirigeants à l’ouvrir.

Voilà qui conclut ce billet. Tout ce qu’on peut espérer pour la suite est que Kadhafi tombe rapidement, pour limiter le nombre de morts à venir. Les libyens ne peuvent probablement pas compter sur le reste du monde pour intervenir et les aider contre leur dictateur devenu complètement fou.

Sources :
[1] L’article wikipédia de la révolte libyenne. Il détaille chaque jour de l’insurrection, puis les réactions internationales. Et puis les articles des attentats de Lockerbie et du vol 772.
[2] Les articles de reflets.info, qui est au passage un excellent site d’info. Celui-ci fait un petit florilège des déclarations du gouvernement ou de grandes entreprises françaises sur la Libye. Celui-là et sa suite détaillent nos ventes d’armes à la Libye et à d’autres dictatures comme la Tunisie ou l’Égypte.
[3] Un petit article du Latin Daily Financial New évoque les liens entre l’Italie et la Libye.
[4] Pour finir, twitter.  C’est tout un tas de messages venant de plein de sources différentes, depuis le début de la révolte, donc je ne peux pas les citer. Pour ceux qui veulent avoir de l’info en direct, avec plein de sources différentes, créez-vous un compte ! Vous pouvez facilement vous créer un flux de news sur les sujets qui vous intéressent en suivant les bonnes personnes. Pour les révolutions arabes, @Skhaen, @_reflets_ (le compte de reflets.info), @telecomix… sont de très bonnes sources (les noms de compte twitter sont précédés d’un @ ; le mien par exemple est @jdinnocenti).

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5 commentaires pour Petit résumé des événements ayant lieu en Libye [MàJ le 14 mars]

  1. Anonyme dit :

    très bien résumé, explications claires, ironiques tout ce qu’il faut . Bravo ! c’est énorme !

  2. Nado dit :

    Ou comment relater l’actualité en bon et du forme ! Merci pour ce petit topo, il fallait que je refasse le point sur tout cela, et les synthèses en grandes pompes ne m’auraient pas facilité la tâche. Bravo !

  3. gaumont dit :

    Moui enfin la Libye n’est pas une ancienne colonie italienne !! Grosse boulette

  4. Anonyme dit :

    Heu… Si, elle a bien été colonisée par l’Italie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Libye#La_colonisation_et_la_r.C3.A9sistance

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